Allocution de M. Serge LETCHIMY
Prononcé le 11 juillet 2011 à l’ouverture du 10ème Congrès caribéen des travailleurs sociaux – Atrium
« Madame la Présidente, Monsieur le Président, Monsieur le représentant du Préfet, Monsieur le représentant de la Présidente du Conseil général, chers participants.
je veux tout d’abord saluer l’ensemble des personnalités qui viennent de la caraïbe et de l’Amérique centrale et des Etats-Unis, j’ai dénombré 17. C’est donc un congrès qui a de l’importance et qui est fondamental.
Cette expérience que vous menez depuis plus de dix d’années, je l’ai tentée en tant qu’urbaniste en réalisant ce qu’on appelle un congrès des architectes et des urbanistes de la Caraïbe. On a commencé cela, vers la fin des années 80, par ce que mes camarades, dont certains que je reconnais ici dans la salle, sociologue qui y ont participé, ressentaient un désir extrêmement profond de se connaître, de partager, et surtout de partager une ambition de développement d’ingénierie, de conceptualisation de la question à partir à de notre histoire commune, de notre culture et de notre identité.
Cela semblait tellement important pour nous qu’on a complètement oublié l’argent, je veux dire le fric, parce que toute réflexion de celui qui conçoit c’est surtout de savoir comment on paie, comment on finance, avant toute chose.
On a complètement ignoré cela par ce qu’on s’est attaqué à un champ qui n’est pas très habituel pour les architectes et urbanistes, quand on parle de (rénovation) puisque généralement on s’attaque à la construction de bâtiments modernes : de grands buildings, des résidences pavillonnaires.
Nous nous sommes attaqués comme les architectes et urbanistes de la rue et des quartiers populaires, aux petits, aux pauvres, aux plus humbles. Et nous avons voyagé dans toute la caraïbe, vers Saint Domingue, vers la Jamaïque, à Kingston pour travailler sur comment régler la question de l’habitat populaire dans ces quartiers suburbains de Kingston, de Port au Prince etc.
Pour quelle raison je commence par cela, c’est parce que je considère qu’il y a des champs dans ce système économique très capitalistique, même si on se donne quelquefois des allures de sociétés de partage, on oublie quelquefois que les retombées de ce système peuvent être extrêmement graves et qu’à un moment donné cela se traduit par la paupérisation, la misère, et cela se traduit aussi par une nécessité de survie de tout un chacun qui s’exprime dans l’espace, dans l’habitat ou dans la vie d’un homme ou d’une femme.
D’un côté, c’était les urbanistes qui s’attaquaient à comment traiter Texaco, Volga Plage ou de Boissard, qui répondaient à une attente de besoin de conceptualisation et d’ingénierie.
De l’autre ma vie à croisé des femmes et les hommes qui essayaient de voir comment la maman qui se réveillait le matin pouvait donner à manger et à boire à ses enfants, comment elle pouvait s’abriter, comment elle pouvait faire éduquer sa famille, ses enfants, comment elle pouvait résister aux maladies, comment cette famille pourrait résister aussi à l’exclusion et à la drogue qui se substituaient à toute forme d’organisation de vie.
C’est-à-dire que ces deux histoires nous montrent bien que nous sommes face à des fléaux de la vie qui nécessitent de la solidarité, des moyens humains et surtout de la capacité de résister.
C’est pour cela que j’ai toujours dit, je le dis ici solennellement en tant que président de région, je salue très humblement le travail des travailleurs sociaux du monde entier, et plus spécifiquement, en l’occurrence, des travailleurs sociaux de la caraïbe, de la Martinique, de la Jamaïque, de la Guadeloupe, de Trinidad et d’ailleurs.
Maintenant nous sommes face à une réalité exceptionnelle, je ne donnerai pas des chiffres que David Zobda a déjà donnés, mais lorsque ce niveau de chômage que nous connaissons, ce niveau de précarité, ces états qui s’enchaînent entre les conditions de vie et les conditions d’habitat, on peut se poser la question de quelle politique sociale à mener demain pour faire face à ces fléaux.
Dans une société, dans une économie qui ne cesse d’avoir une croissance forte, pas nécessairement là où on produit le plus de billets ; en France seulement, pour ne pas citer la Martinique, 8 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté.
En France, 3 millions de personnes vivent dans des conditions d’habitat terribles.
Et à la Martinique 87 000 personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Et des dizaines de milliers de personnes attendent un logement, attendent un secours ou attendent une main tendue.
Je considère que l’une des grandes problématiques qu’il y a actuellement à faire, c’est de construire une politique publique où tout le monde se sent impliqué.
Pas seulement l’institution publique destinée à apporter des financements publics, mais aussi le secteur privé de chaque pays doit mieux s’insérer dans la politique de solidarité sociale et de l’emploi de ces pays.
C’est pour ça que la politique régionale a pris plusieurs décisions :
La première décision c’est la conditionnalité. Nous travaillons en respectant le droit pour faire de telle sorte que les subventions qui sont versées aussi par l’Europe, par l’État et la collectivité régionale, obéissent à certaines conditions.
Une des premières conditions est de faire acte de respect du développement durable.
La deuxième condition, c’est faire acte de solidarité notamment vis-à-vis de la jeunesse. Je ne comprends pas comment on peut financer des entreprises à 400, 500, 600 000 € et que ces entreprises ne font pas l’effort de prendre des jeunes en apprentissage. Ce n’est pas normal !
Je ne comprends pas comment on puisse dégager autant de profits quelquefois et qu’on ne puisse pas investir sur le développement durable et en même temps créer des filières notamment sur les énergies renouvelables. Je ne comprends pas. Pourtant c’est en investissant qu’on peut créer l’activité.
Nous considérons aussi que la question de la jeunesse c’est aussi la question de la liberté et de la solidarité, c’est pour cela que cette année nous avons pris la décision de lancer ce qu’on appelle les « jobs vacances », nous avons demandé aux entreprises de prendre un millier de jeunes en activité pendant les mois de juillet et d’aout. Cela permettra à ces jeunes, pendant les deux mois de vacances, de pouvoir se constituer un petit pécule pour ne pas se retrouver avec sa maman devant l’assistante sociale pour pouvoir acheter ses bouquins à la rentrée scolaire.
Cela montre bien que les réseaux de solidarité sont en train de se casser malgré la force de votre présence. Nous avons aussi décidé de lancer un plan « ambition jeunes », très puissant, avec 17 actions déjà enclenchées, destinées à accompagner la jeunesse.
J’ai pris cet exemple de la jeunesse, et je voudrais avant de conclure prendre un deuxième exemple. C’est la question des personnes âgées.
Nous avons actuellement une situation où on nous dit que dans 30 ans nous serons le « département » le plus vieux de France. D’ici à 2030, nous serons environ à 32, 36 % des personnes âgées de plus de 60 ans.
Comment remplacer les personnes qui vont partir à la retraite en identifiant par exemple une GEPEC (une gestion prévisionnelle des emplois), de telle sorte à permettre aux Martiniquais, aux jeunes, d’intégrer l’activité laissée par ces personnes, on n’en parle pas, il faut en parler parce que l’activité salariale est une activité importante.
Deuxièmement, pour ces personnes, comment aborder la question de la croissance de l’activité du nombre de personnes travaillant par rapport au nombre de personnes qui ne travaillent pas pour ne pas être dans une déstabilisation permanente des ressources publiques.
Ces deux questions sont essentielles et il y a autour de cela une véritable ingénierie sociale à développer.
La 3ème chose, cela concerne les associations. Nous avons actuellement, et vous le savez bien, qu’elles soient institutionnelles ou non institutionnelles, mais ce sont des associations qui remplissent un rôle de plus en plus important dans tous les domaines, qu’ils s’agissent dans le domaine de la santé, de la toxicomanie, de la drogue etc.
Je considère qu’il va falloir faire évoluer la loi de 1901 destinée à donner un véritable cadre à ces associations parce qu’on peut difficilement comprendre que ces associations qui mènent un travail social fondamental, soient en situation d’exposition très dommageable sur le plan juridique.
Se sont des bataillons avec des dizaines de salariés, voire quelquefois dépensant des centaines de salariés sans aucun filet juridique et sans aucun moyen financier stable.
C’est une hypocrisie nationale qu’il faut dénoncer
Ces associations prennent des risques d’employeurs sans compensations, des risques personnels, sans pour cela que les institutions publiques ne s’impliquent, notamment en matière de financement et d’encadrement juridique.
Je veux conclure en vous disant que je suis venu ce matin personnellement, parce qu’on ne peut pas se désolidariser de qui que ce soit, et j’ai été très intéressé de voir comment vous avez associé les frères et sœurs de la Caraïbe et d’ailleurs.
Et pour revenir au départ de mon propos, c’est peut être avec moins d’argent ou plus d’argent, j’en sais rien, mais il faut avoir les moyens, qu’on peut réaliser, je n’en sais rien mais, c’est certainement avec l’ingéniosité de chacun qu’on pourra construire toutes ces forces de résiliences et de résistance sociale ; c’est par l’homme, c’est dans l’homme qu’il faut chercher, c’est dans l’intérieur de chaque individu qu’il faut chercher la petite étincelle qui pourra faire briller, et repousser les forces d’inertie , cela c’est extrêmement important.
Et au-delà du Congrès, c’est la dimension humaine qui est pour moi extrêmement importante et fondamentale.
C’est dans ce sens que la Caraïbe a besoin certainement de liens et nous devons construire ces liens, mais devons aussi en tant que collectivité aujourd’hui départementale et régionale, et demain collectivité unique dans trois ans, on doit pouvoir aussi vous accompagner sur le bassin caribéen de telle sorte qu’on ait des liaisons communes aériennes, maritimes et qu’on sache de quoi on parle, quand on parle du bassin caribéen.
La France doit savoir que 97% de ses surfaces maritimes se trouvent dans l’outre-mer et qu’à ce titre là cette richesse que nous possédons, nous devons les gérer entre nous ; et que les 45 millions d’habitants de l’arc Caraïbe, la mer ne doit pas nous isoler. C’est justement en transcendant ces distances que nous pourrons construire une société beaucoup plus solidaire en donnant la main à Haiti et en souhaitant qu’Haiti se développe et en cherchant aussi en Haiti les richesses fondamentales qui permettent à ce peuple de résister malgré les difficultés qu’il connait aujourd’hui.
Merci de m’avoir écouté. »

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